je prends soin de toi prédication de l'église réformée France


Réflexion chrétienne

La lumière toute proche de Noël ne resplendit pas seulement en avant de notre histoire, elle touche également tout ce qui s’est passé avant Noël. C’est pourquoi on lit les textes des prophètes Esaïe, Jérémie, Ezéchiel... Les prophètes sont les témoins d’un avenir ouvert malgré tous les démentis de l’histoire.
Il y a un avent pour le troupeau, un avant-Noël et un avenir, la lumière de Noël déjà perceptible dans la nuit, remonte le courant de l’histoire. L’oracle de l’Eternel concerne le manque de soin porté à son troupeau. Les images ne correspondent pas bien à notre temps où l’on ne voit le plus souvent les troupeaux qu’à la télé quand il est question de l’Australie ou de l’Amérique latine. De plus des hommes comparés à des moutons, ce n’est pas un compliment. Cela signifierait qu’ils sont soumis à un chef ayant sur eux toute autorité, toute latitude pour disposer des hommes comme d’un troupeau. Un manga japonais récemment édité évoque tout à fait cette situation de masochisme dans lequel se mettent des personnages qui ignorent tout de leurs droits, des droits humains universels.
Le prophète Ezéchiel fait part du souci de Dieu pour son troupeau comme si celui-ci était sans défense devant les dangers, comme si s’étant dispersé, chaque brebis était incapable de retrouver son chemin. Déjà on entend au loin comme une musique de Noël. « sortez, bergers, de vos retraites... »
La Mission populaire, mouvement d’Eglise présent dans les quartiers populaires, déclare : « Nous sommes tous dans l’impasse. Les fausses réponses sont prêtes : la répression démagogique en est une, l’intégrisme en est une autre à laquelle sont vulnérables les brebis sans bergers. La vraie réponse est spirituelle car il s’agit pour notre pays « d’élargir l’espace de sa tente » et pour nos concitoyens d’être appelés par leur nom. »
La Bible parle d’Israël, mais c’est de toute la terre dont il est question : les enfants d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, les enfants de David, les enfants-bergers de Galilée qui passent les nuits à garder les troupeaux, les enfants que Jésus mettra au centre de ses rencontres avec les gens, les jeunes hommes riches, les jeunes filles de Samarie. Jésus est comme un berger indiquant le chemin de ceux qui ne retrouvent plus leur maison. Il est comme le berger de ceux qui ne retrouvent même plus leurs idées, qui perdent l’usage des mots et s’embrouillent dans leurs souvenirs. Ezéchiel c’est le commencement d’une musique lointaine qui dans l’hiver du monde ne cessera jamais. « Durant l’hiver austère, une rose a fleuri ». Ezéchiel le sait, il y a le vacarme du monde. En son temps c’est la dispersion de la population de l’ancien Israël et pas seulement d’Israël, l’occupation par les soldats d’Assyrie et de Babylonie de tous les petits royaumes de l’Ancien Orient. On appelle cela d’un mot grec diaspora dispersion. C’est pourquoi la prophétie qu’il interprète parle de brebis dispersées et aussi des bergers qui ont la responsabilité de soigner les pattes cassées, d’appeler chaque brebis par son nom, comme nos paysans d’autrefois donnaient un nom à chacune de leurs bêtes.
Nous savons qu’il y a dans notre langage un certain malentendu. Même à la campagne nous vivons aujourd’hui dans ces pays européens liés à la ville, à ses modes, ses échos, ses images et on appelle « moutons » celles et ceux qui reproduisent des prêt à penser de magazines sans se sentir solidaires des souffrants de la terre, sans offrir de résistance aux procédés d’accumulation du profit et d’exploitation de la naïveté humaine. Les événements actuels montrent que les pattes cassées sont nombreuses, que notre société marque un certain retard sur ses objectifs de fraternité. Ce n’est pas seulement une question économique, mais une question de densité spirituelle et je voudrais dire par ce mot lui aussi décrié que ce n’est pas un manque par désertion des églises mais par le fait d’une vigilance trompée. Laisser la transformation de la société aux soins des seules associations humanitaires ou du parti que l’on préfère ou des services sociaux, c’est miser sur le seul collectif qui lui ne peut nommer chacun par son nom, ne peut repérer les pattes cassées...
Celui rencontré la joue gonflée d’une infection dentaire, presque pleurant - conduit chez un pharmacien de nuit et il a trouvé le calmant qui s’imposait. Celui mis dehors par un oncle irascible, et il a trouvé un lieu d’hébergement, et l’errant affamé avec qui partager le repas d’un self... Simple rappel que la respiration nous est commune avec tant de ces brebis sans berger dont parle la Mission Populaire, l’Armée du Salut, la Cimade et les quelques centaines d’emplois assumés par les milieux associatifs savent quelque chose de la nuit, de l’hiver permanent, des déraillements de tant de vivants. L’esprit d’Ezéchiel est en quête d’une justice introuvable, d’un droit oublié dès que sont en cause le bien-être de ce qui, dans la société, est organisé. Mais la prophétie est proclamée au milieu du plus grand désarroi. Des lumières révèlent ce qui était resté dans l’ombre : non pas ceux que dénoncent à satiété nos médias mais les laissés-pour-compte de nos soucis quotidiens.
Mon peuple dispersé « un jour de brouillard et d’obscurité » selon la prophétie. Lire ces textes aujourd’hui n’est pas seulement se reporter à de l’histoire ancienne. Ils nous rappellent à une extrême vigilance (en raison des aversions ethniques latentes dans notre pays). Ils nous rappellent à une parole qui reste prophétique en tout temps et attentive à tous les éléments qui font société et pacte de vivre-ensemble. Le prêt à penser que déverse les médias ne peut en aucune façon dispenser d’une réflexion et d’une approche qui fait l’honneur des éducateurs, imams, bénévoles d’églises et d’associations qui ne perdent pas de vue l’objectif d’une humanité réconciliée, d’une bienveillance due à tout souffrant par-delà même ses expressions violentes.
Telle est la prophétie en ce temps de l’Avent. Malgré tout un événement s’approche (advent), une parole qui cherche au coeur de tous les vivants de quoi ne désespérer de personne. Nous ne sommes pas de part et d’autre d’une ligne de séparation nous vivons tous dans la même perplexité quant aux soins à apporter aux blessures les plus récentes faites à notre histoire commune. La visée du droit et de la justice n’est pas structurée par une hiérarchie : elle concerne tous les niveaux de notre peuple, et par conséquent, tous les niveaux de nos paroles quotidiennes.
L’Etat de droit est une nécessité pour vivre ensemble sereinement et l’état dans lequel nous nous mettons pour attester de la prophétie, c’est comme l’expression jamais négligée de la reconnaissance qui est due à tout vivant y compris les plus instables, les plus « défavorisés », les plus méprisés. La pratique de l’insulte au plus haut niveau ne doit pas servir de modèle ou de prétexte pour surenchérir en ce sens. Chaque « patte cassée » détient un nom et une dignité et, sans le discerner sans doute, attend aussi la fin de sa nuit et le réconfort d’un « autrement qu’être » (pour parler comme E.Lévinas) autrement qu’être perçu par le biais de ses seuls manques et de ses seuls appels.
Nos Églises et mouvements sont aujourd’hui rappelés au travail,
à la réflexion, à des gestes inédits porteurs de toute raison d’espérer contre toute apparence passagère. Nous sommes tentés de nous replier sur nos propres soucis et de réciter nos idéologies familières, mais, après la prophétie d’Ezéchiel et avant les jours de partage de Noël nous sommes conviés à reprendre la musique du psaume 87 : «Certes, c’est en Philistie, à Tyr ou en Nubie, que tel homme est né. Mais on peut dire de Sion : en elle, tout homme est né et c’est le Très-Haut qui la consolide ! » Le Seigneur inscrit dans le livre des peuples : « A cet endroit est né tel homme », mais ils dansent et ils chantent : « Toutes mes sources sont en toi ! ».
Serge Guilmin Pasteur de l'Eglise Réformée de France

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